Journal le soleil samedi 24 juillet 2004

Taxés sur la vue !

image00211L’explosion des prix des maisons au Bic a des

Conséquences désagréables pour les résidents de longue date

ERIC MOREAULT

EMoreault@lesoleil.com • LE BIC — L'an passé, le compte de taxes d'Alain Thibeault a grimpé de 25 %, un dommage collatéral causé par l'explosion du prix des maisons dans certains secteurs du Bic. Payer une «taxe sur la vue », pour les locaux qui y vivent depuis un demi-siècle, ça passe de travers.

«C'est pas diable parce que moi, je veux garder ma maison, lance le contremaître au Parc national du Bic. Elle est maintenant évaluée à 100000$, mais je pourrais avoir 150 000 $, 175 000 $ sans forcer. C'est bien beau l'argent, mais qu'est-ce que ça me donnerait? Il manquerait un gros morceau dans ma vie. » Outre la vue imprenable, son attachement est aussi sentimental. Sa maison, coquette et modeste en vert et beige, il l'a bâtie de ses mains, il y a plus de 20 ans, sur le terrain voisin de la maison paternelle. Sur la rue Sainte-Cécile, les arrivants payent le gros prix pour un tel emplacement, parfois le double de la valeur. Sauf que, sa demeure, il veut y vivre et la léguer à ses enfants.« Ils en feront ce qu'ils veulent. »

Alain Thibeault se résigne. « II faut toffer pour payer.» Il semble qu'il n'est pas le seul. Quand les élus ont dévoilé la hausse de taxes, plusieurs ont poussé de hauts cris, se disant incapables de payer. « Ils trouvent ça difficile mais, dans les faits. Ils payent quand même », soutient le maire Serge Lévèsque.

AJUSTES

Et la situation est loin d'être uniforme. Si les secteurs les plus recherchés ont vu la valeur de leurs résidences augmenter de 50% à 60%, d'autres quartiers du Bic ont perdu un peu de valeur. Deux comptes de taxes plus tard, personne n'a vendu. Ni contracté une hypothèque réversible (une façon d'aller chercher du capital jusqu'à la vente de la maison ou le décès de ses occupants), assure le directeur de la Caisse populaire Desjardins. «Les gens se sont ajustés», croit Alain Thibeault. Une fois le choc passé, les plus vieux habitants y voient une façon de bonifier leur retraite. « Ils vont aller à la maison de retraite plus tôt, c'est tout», commente, un brin fataliste, l'homme de 50 ans. La situation rend, de toute évidence, Bernardin Chénard et Jocelyne Dussault mal à l'aise : il y a des silences qui parlent. D'autant plus que M. Chénard, un natif de la place, a gardé des liens avec le village tout au long de son exil professionnel, séjournant de longues semaines dans la maison que son frère, Gilles, a héritée de leur oncle — son frère Germain se fait construire pour revenir s'établir au Bic. Le couple est donc bien placé pour comprendre. De retour depuis peu, les deux retraités se laissent griser par le silence et un sentiment de liberté « qui ne se dément pas », savourent le paysage et respirent « la mer », comme on dit ici. On est loin de l'intersection des boulevards Hamel et Masson où ils demeuraient à Québec. « Je ne me voyais pas en banlieue avec le bingo et le centre commercial», explique M. Chénard.

LE PRIX DU RÊVE

Contrairement à ce qu'on prétend,les rêves ont un prix. Que le couple a dûment acquitté, bûchant fort pour rénover leur maison nichée dans les hauteurs du Bic. Pour eux, les taxes sont« au même niveau qu'ailleurs », et les augmentations sont « dans la normale des choses ». Ils trouvent d'ailleurs que les services qu'us obtiennent sont « excellents pour un petit village ». Mais beaucoup de leurs concitoyens

ont encore de la difficulté à composer avec leur nouvelle réalité. Il y a cinq ans, à peine, on pouvait encore s'offrir une maison décente pour une bouchée de pain. Maintenant que les urbains veulent s'offrir la campagne, peu importe le prix, la spéculation fait son œuvre. « Ça crée des situations surprenantes, comme ce chalet évalué à 70 000$ vendu 300 000$, et de la frustration, surtout chez les gens aux revenus modestes », constate le maire Lévesque. Vrai que les terrains « avec vue » sont rarissimes. Parce que le parc national occupe la moitié de la superficie du territoire, parce qu'il y a longtemps que la population s'est appropriée les meilleurs emplacements, mais aussi en raison des problèmes d'approvisionnement en eau potable. Résultat : les gens de l'extérieur préfèrent rénover les maisons patrimoniales ou démolir le chalet (payé à prix d'or pour le terrain) et rebâtir. Ils exigent parfois la Lune en retour. Le maire Lévesque donne en exemple ce chalet rendu habitable à l'année, en bas d'un étroit chemin privé à très forte pente. Sa propriétaire voudrait que la route soit municipalisée — comprendre déneigée par la municipalité. «Je peux difficilement me rendre à sa demande, ce serait un paquet de troubles. » Certains nouveaux arrivants se croient tout permis, juge M. Lévesque. « Parfois, les gens pensent qu'ils peuvent tout faire parce qu'ils sont en campagne, déplore-t-il. Mais il y a une réglementation ici aussi. » Une réglementation, mais pas de plan d'intégration architecturale (PIlA), concède le maire. Ce qui amène une réglementation à la pièce plutôt qu'une vue d'ensemble, déplore Alain Thibeault.

UN PLAN, ÇA PRESSEimage00402

«Le plan, ça presse, ajoute-t-il du même souffle. Les gens peuvent faire n'importe quoi... s'ils ont l'argent pour le faire » au lieu de bâtir « quelque chose dans l'esprit architectural du lieu ». Les bâtiments comme la Caisse populaire, au style « moderne » informe deannées 70, ou les énormes silos de Purdel, en plein milieu du village, sont de bons exemples... de choses à ne pas faire. Ou cette résidence à flanc de coteau,entre la rue Sainte-Cécile et la route 132, qui dénature le coup d'œil avec ses gros blocs de béton et ses poutrelles d'acier exposés. Son érection a forcé Le Bic à interdire de telles constructions. Certains n'hésitent pas à se substituer aux autorités compétentes en faisant, par exemple, enfouir les fils qui mènent à leur maison. Reste que le PILA, c'est pas pour tout de suite. Jean-Guy Gagnon, un conseiller municipal «très sensible à la conservation du patrimoine», avait bien pris le bâton du pèlerin pour vendre aux citoyens l'idée qu'il est possible de rénover en conservant le cachet. Il

est malheureusement décédé en 2003. «Le problème avec les petites places, c'est qu'il n'y a jamais personne pour s'en occuper, concède M. Thibeault, un ex-conseiller municipal. Il faudrait s'impliquer plus.»

C'est que là que la contribution des nouveaux arrivants peut réconcilier les choses, eux qui militent souvent pour préserver le patrimoine bâti. Arrivé de Montréal en 2000 avec sa conjointe Hélène Carrier, André Girouard n'a pas tardé à s'impliquer au sein du comité consultatif d'urbanisme. Il ne veut pas que son « paradis terrestre » soit livré à des promoteurs ou à des particuliers qui vont construire «des maisons de ville affreuses dans un milieu bucolique, comme à Sainte-Luce-sur-Mer ». Attablé à sa terrasse qui offre une vue à couper le souffle, le chaleureux couple devise autant sur les magnifiques couchers de soleil, photos à l'appui, que sur les idées de M. Girouard pour enjoliver le village. Et il n'en manque pas. Ce dernier veut impliquer ses concitoyens dans des corvées pour fleurir les lieux, nettoyer la grève, etc. Mais sa priorité, c'est la préservation du cachet du lieu. Le PIIA, « ça s'envient », promet-il. Il y avait tout de même d'autres urgences, comme de délimiter un territoire industriel pour éviter l'implantation d'une usine n'importe où. « Le développement s'est fait à hue et à dia», constate M.Thibeault, un point de vue partagé par le maire Lévesque et André Girouard.

CAP-SAINT-IGNACE

A Cap-Saint-Ignace, une vingtaine de propriétaires ont vu la valeur de leur maison bondir de 70 % en moyenne, mais certains jusqu'à 500%... Certains résidants touchés par les hausses d'évaluation sont descendus dans la rue pour manifester. Le maire,Marcel Catelier, a bien envisagé de baisser le taux de taxation mais, dit-il, « ce ne serait pas significatif» pour ces derniers alors que les usines du village «baisseraient beaucoup», compte tenu de l'importance de leurs comptes de taxes. En bout de ligne, Cap-Saint-Ignace perdrait des revenus.

Sans plan d'intégration architecturale, le développement s'est fait «à hue et à dia»

Le pire, c'est que dans le secteur de Montmagny, Berthier-sur-Mer est particulièrement prisée, en raison de son point de vue sur les îles du fleuve. Récemment, un terrain extrêmement bien situé, avec un chalet à démolir dessus, s'est envolé pour la coquette somme de... 220 000 $. Berthier Tardif, évaluateur agréé signataire à la MRC de Montmagny, rappelle qu'un évaluateur doit refléter la réalité des transactions même si, parfois, « on n'est pas capables de justifier une telle valeur». Les élus «doivent convaincre les gens que c'est comme ça que ça marche ». Il signale au passage que ce ne sont pas toutes les administrations municipales qui sont si gourmandes. À Lotbinière, par exemple, les élus ont coupé de moitié la hausse de valeur de 60 %. Il n'y a eu peu ou prou de contestation.